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« … mais moi déjà, en acceptant la peinture comme but, j’ai épousé cette peinture. Mon mariage avec elle se consomme et mes enfants sont mes toiles. De plus presque personne ne peut me conseiller ni comprendre mon humeur. Je me sens loin et près de tout, Maman, toi, Jacques, la famille, mon métier autant de sujets qui bouillonnent, vacillent, éclatent dans ma tête. Je n’ai toute fois pas peur, j’imagine difficilement la suite des évènements. Voilà, il n’y a pas de problèmes, ni avance ni recul, il faut que je vive un point c’est tout. Souvent j’ai envie, et c’est mon idéal, de rester loin de tout, à faire un petit travail rémunérateur pour continuer la peinture vraie et solide sans me frotter aux mondanités et aux sottises des critiques. D’autre part cela me paraît impossible et sordide, je pense que rester seul sans amitié loin de tous, c’est terne. Mais me laisser rouler, cabosser, déformer par la Mafia parisienne me répugne, quand au succès je m’en fous littéralement, c’est tellement vrai que je préfère être connu pour autre chose que ma peinture, pourvu que la peinture que je fais reste vierge et pure. Tu vas croire que c’est là propos d’aliéné ou d’exalté, non c’est le fruit de l’isolement. Ma situation est la même que si l’on disait à un prêtre miséreux d’abandonner son sacerdoce parce que cela ne lui rapporte pas de sous. Je pense que tu es de mon avis, d’autant que je peux très bien m’ élever et prier en peignant. Tu penses bien aussi que je ne vais pas aller quémander ma solde hebdomadaire ou mensuelle à Jacques ou à Maman, tout ceci est une affaire entre toi et moi, avec vous comme témoins, décors et acteurs, j’écris le scénario et j’en subis les conséquences, souhaitons qu’elles soient fastes. Merci pour le compte rendu des Tuileries, je suis heureux que Jannot se montre et qu’il arrive avec sa foi et sa noblesse à dérider un peu la presse, quand à Brayer et à plusieurs autres, je pense que l’on n’est pas tapageur sans dommage pour soi-même et son œuvre. Son défaut est minime mais important, il veut tout dire dans la même toile sans regarder plus loin, moralité : s’il se fait aduler il s’éloigne de la beauté et de la grande tradition picturale. C’est d’ailleurs une leçon qui me sert beaucoup. Souvent j’aimerais mettre un cheval hiératique et poussiéreux, croyant que dans la composition cela arrangera l’effet, et bien manque de chance, il vaut mieux sacrifier son petit cheval et avoir un ensemble solide, harmonieux et équilibré, au lieu d’accrocher l’attention du public par quelques détails de la vie mis là au hasard de l’imagination. … De mon côté je te l’ai déjà dit, je m’élargis sans cesse, beaucoup d’horizons s’ouvrent et sans m’arrêter de travailler et de penser couleur, j’arrive mieux à vouloir telle ou telle chose colorée, triste, chaude etc.… » Extrait d’une lettre à « Tati », écrite de Fez au Maroc, le 21 octobre 1951.

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