Stéphane LIBERTAD   



 

 

STEPHANE LIBERTAD

 

 

 

 

I - François Augiéras, un barbare en Occident

 

La biographie de François Augiéras par Paul Placet est un grand livre. On a envie de serrer l'auteur dans ses bras et de lui dire merci. Merci de m'avoir fait aimer encore davantage le Périgord noir, d'avoir établi cette proximité entre l'auteur de Domme et le visiteur qui se rendit sur sa tombe au mois de juillet 2006. Défense de déposer les ordures, j'ai vu ça comme une insulte, quelque chose de calculé, comme si la misérable tombe qui abrite sa dépouille ne suffisait pas. Les lecteurs ont découvert François Augiéras bien après sa mort, par la réédition de son oeuvre aux Éditions Grasset, puis par la biographie de Serge Sanchez, François Augiéras, Le dernier primitif, qui a accompli un étonnant travail de recherche et rédigé lui aussi une biographie inspirée. Quant au livre de Paul Placet, il est passé quasiment inaperçu et c'est fort dommage. Le témoignage d'un ami est toujours instructif, surtout lorsqu'il s'agit d'un ami authentique, un des rares qui l'a accompagné dans ses périples au Mali, en Espagne, au mont Athos, qui a couché sous le même ciel étoilé à la lumière d'un feu de camp, qui a souvent était exaspéré par son caractère excessif, mais qui lui a toujours pardonné et fut l'une des trois personnes présentes lors de son enterrement. Un lourd fardeau que François Augiéras ? Comment pourrait-il en être autrement. On voit bien l'admiration qu'il lui portait pourtant, jusqu'à mettre entre parenthèses une carrière littéraire qui aurait pu être plus conséquente, jusqu'à se sentir investi d'une mission : faire découvrir l'oeuvre d'Augiéras au grand public. C'est un très beau voyage auquel nous convie Paul Placet, on se dit que l'ombre du défunt ne devait pas être loin, qu'ils ont accompli cette ultime expédition ensemble, jusqu'à la toute fin. "Je vis une silhouette anonyme, courbée, ayant perdu sa densité, une aura noire qui s'éloignait sous l'allée des platanes avec là-bas devant elle un petit carré de lumière tremblant dans la nuit de novembre. Je ne devais plus revoir mon ami." Rédigé à 01:15 dans Livres | Lien permanent

 

 

II - Sur la tombe de François Augiéras

 

Avant de m'envoler pour le Canada où je vis depuis deux ans, j'ai été faire un tour à Domme dans le Périgord Noir. J'ai souvent été à Domme, c'est un très joli village situé tout en haut d'une colline qui domine la vallée de la Dordogne, une bastide envahie par les touristes, défigurée par les marchands du temple, etc. Mais Domme en Périgord n'a pas tout à fait perdue son âme. Le village est chargé d'histoire, et surtout, un homme libre a hanté ses rues durant les dernières années de sa vie. François Augiéras vivait à l'hospice comme d'autres vivent à l'hôtel, il écrivait dans le grenier à la lumière des cierges qu'il lui arrivait de voler à l'église. Vêtu d'une gabardine serrée à la taille par une large ceinture de cuir, chaussé d'une paire de bottes, François Augiéras s'enfermait la nuit dans le grenier de l'hospice afin de rédiger son livre le plus énigmatique Domme, ou l'essai d'occupation. Durant le jour, on pouvait le voir arpenter les environs, s'enfoncer dans une grotte, un repère magique où il invoquait les esprits en buvant du thé et en roulant des cigarettes. Lorsqu'il avait les mains libres, il jouait d'un instrument de musique de sa fabrication, il entonnait des champs sacrés venus des temps passés ; François Augiéras pensait qu'il était une vieille âme, qu'il avait vécu au temps des pharaons, qu'il était descendu d'une étoile, d'une peuplade extraterrestre... Les gendarmes le suivait à la jumelle, une enquête avait été ouverte, ça se passait à la fin des années soixante, nous n'étions pas à Woodstock mais à Domme en Périgord, nul n'était encore habitué à voir un type errer de la sorte tout au long de la journée, ne travaillant pas, s'asseyant parfois pour méditer, torse nu, un éclat de verre au milieu du front. On l'envoya à l'hôpital psychiatrique de Sarlat, bien sûr, afin d'entrevoir ce qu'il pouvait y avoir de dangereux dans cette tête, afin de préserver la communauté, les gens bien comme il faut. La demande d'examen neuro-psychiatrique révéla une activité psychique inconnue ne justifiant pas un internement. On le relâcha trois semaines plus tard, il retourna dans sa grotte, puis dans son grenier. Le monde de l'édition eut finalement raison de François Augiéras en ne voulant plus le publier. "Domme est-il impubliable ? J'imagine ce texte comme étant le plus lisible de mes livres, le plus clair, le mieux construit..." On imagine sa frustration, lui qui pensait avoir écrit son chef-d'oeuvre ; vivant dans un hospice en compagnie de vieillards, alors qu'il n'avait qu'un peu plus de quarante ans, n'ayant pour seul consolation que son ami fidèle Paul Placet, avec lequel il se remémorait les expéditions en radeau sur la Vézère, les campements improvisés auprès d'un feu de bois, sous une pluie d'étoiles. François Augiéras est mort à l'âge de 46 ans en 1971 des suites d'une crise cardiaque. Les errances, la précarité, l'extrême solitude ont eu raison de lui. Il est mort sans voir son chef-d'oeuvre publié. Il est enterré au cimetière de Domme, trois personnes étaient présente lors de son enterrement. Il est enterré comme un chien, ou presque. Il est enterré comme un païen, comme Un barbare en Occident. Voir la vidéo Rédigé à 11:15 dans Écrivains | Lien permanent

 

 

 

                                                                                          

 

 

 


© 2009